artistes et livres, nomades par nature(Paulo Silveira)

Pour la plupart des Brésiliens qui apprécient l' expression visuelle et la culture, il est probable que le personnage historique de « l'artiste voyageur » soit resté gravé dans leur mémoire. Pour moi, cette représentation a émergé dès l'adolescence, en classe, comme une source de fascination qui persiste encore aujourd'hui. Il s'agissait d'un artiste étranger, généralement européen, illustrateur talentueux, qui quittait son confort domestique pour s'aventurer dans la longue traversée de l'océan Atlantique. Une fois arrivé, il consignait dans ses dessins notre géographie, notre faune, notre flore, nos ethnies et tout ce qui pouvait agrémenter les documents visuels de l'époque et aujourd'hui devenus indispensables. Ces héros d'un temps révolu mettaient leur pratique artistique au service du savoir et de la diffusion, et qui, par un heureux hasard, figurent parmi les premiers vestiges de notre identité naturelle et sociale. Les siècles ont passé, de nouveaux impératifs et procédés ont émergé, ainsi que de nouveaux intérêts et fonctions. Mais la fascination de l'artiste pour le voyage, pour le déplacement géographique — réel ou imaginaire— persiste, renforcée par les moyens modernes de transport et de communication.

Ce qui a motivé les participants aux ateliers de la résidence M.A.L.A., c’est la possibilité d’établir un dialogue entre le lieu d’origine de l’essai visuel et son appréciation à son lieu de réception. M.A.L.A n'étant pas un simple sigle qui cache les initiales stylisées de Morada Andarilha de Livros de Artista (Demeure Nomade de Livres d'Artistes). Cette résidence artistique a déjà connu deux éditions : la première, en 2024, a réuni le Brésil et le Mexique, avec des événements sur le Zócalo, la fascinante place du centre historique de la ville de Mexico et à la Galeria Página de São Paulo. La seconde édition, en 2025, élargit ses horizons en associant la Bibliothèque Mário de Andrade et la Foire du Livre du Pacaembu à des lieux emblématiques de France, tels que l'Enseigne des Oudin et la Médiathèque Marguerite Duras.

Dans ce nouveau parcours, le thème de la résidence est la traversée (travessia). Du passé historique subsiste l'intercorrélation des identités géographiques ou la détermination d'un lieu, mais aujourd'hui, l'origine de ces nouveaux artistes voyageurs et le sens du trajet s'inversent : le départ se fait de ce côté-ci de l'Atlantique, et l'arc, atteignant environ 9 500 kilomètres, selon les guides (livres) touristiques, arrive en Europe. La résidence artistique a mis en place une méthode de travail basée sur le dialogue entre ses pairs, avec des rencontres en présentiel et à distance, comprenant des échanges techniques et critiques avec des professeurs invités. Les membres du groupe ont pu développer leurs répertoires personnels en s'appuyant sur des techniques artistiques anciennes et contemporaines, en particulier de la reliure créative, sous le regard avisée de Liliana Pardini, Estela Vilela (toutes deux au Brésil), Monique Allain (aux États-Unis) et Chica Boyriven (en France). La jonction entre le propos et la pratique s'est opérée de manière naturelle et fluide. Les livres, par leur portabilité, et les artistes, parce qu'ils ont des jambes, sont nomades par nature.

Le contact avec les œuvres permet de constater la diversité formelle et rhétorique des résultats, ainsi que l’ampleur de la proposition, où s’impose un certain degré de référence spatio-temporelle au concept de traversée. Trente participants ont choisi leurs outils familiers ou se sont aventurés vers de nouveaux moyens.

 Le résultat obtenu permet d’entendre presque littéralement la proclamation métaphorique: « Terre en vue! ». Ce sont sans aucun doute des artistes voyageurs, qui ne renient pas leur géolocalisation référentielle. Toutefois, le sol n’est pas nécessairement ferme : il est plutôt un territoire intérieur, personnel, perçu au travers d' une lunette ambiguë et peut-être inversée — un peu comme lorsqu’on fait tourner un instrument optique composé de miroirs et de fragments colorés de verre, qui se réorganisent en combinaisons multiples, évoquant tour à tour : des repères géographiques ou géo-historiques, des cartographies urbaines, des évocations de lieux et de paysages, des mémoires biographiques, des études polychromes ou monochromes, une rhétorique graphique ou photographique, des expérimentations structurelles, des articulations mécaniques et des élocutions verbales, parmis tant d'autres approches et procédés. Les constructions et diagrammes, mise en pages au sens large, bi ou tridimensionnelles, voire leur propre négation, sont élaborés à partir de matériaux connus ou explorés selon les objectifs recherchés, pouvant impliquer découpes, fragments, fils, coutures, collages, pliages, assemblages et toute ressource fonctionnelle répondant avec objectivité aux nécessités subjectives individuelles. Une expérience complémentaire et captivante fut d’entendre les témoignages des participants de la résidence sur leurs propositions, leurs méthodes, leurs inquiétudes — parfois même leurs questionnements de quasi-certitudes — également en mouvement. 

Résultant d’une rencontre fructueuse entre différentes expertises et histoires de vie, la proposition des ateliers et de l’exposition se réaffirme comme force structurante, qui, sous un thème fédérateur, aligne un ensemble d’individualités. Il ne s’agit pas nécessairement de récits de traversées, d’arrivées et d’explorations de terres inconnues orientées vers l’exotisme, mais plutôt de traversées et départs à partir de leurs propres jardins. Par extension du sens, comme une évocation franchement affective de l’enfance, substitut à la lunette qui, durant le parcours aventureux, instrumentalisait le regard pour franchir des distances réelles, j’élis ici le kaléidoscope, celui des introspections et des mémoires, comme dispositif symbolique de la perceptions singulières de chaque artiste.

mentor invité

Paulo Silveira Paulo Silveira (nom complet : Paulo Antonio de Menezes Pereira da Silveira) est titulaire d'une licence en Arts Plastiques, avec des spécialisations en Dessin (1986) et en Peinture (1988), ainsi qu'en Communication Sociale (1980) de l'Université Fédérale de Rio Grande do Sul (UFRGS). Au sein de la même institution, il a obtenu sa maîtrise (1999) et son doctorat (2008) en Arts Visuels, avec une spécialisation en Histoire, Théorie et Critique de l'Art. Actuellement, il est professeur agrégé d'histoire de l'art au sein du Département des Arts Visuels de l'Institut des Arts de l'UFRGS, où il enseigne au niveau de la licence et du master. De 1982 à 2010, il a été programmeur visuel à l'Édition de l'UFRGS, où il a également coordonné la section d'édition. En tant que chercheur, il se concentre sur les Arts Visuels, avec un accent particulier sur l'histoire et la théorie de l'art contemporain, la perception et l'intermédialité. Il est membre de l'Association Nationale des Chercheurs en Arts Plastiques (ANPAP), du Comité Brésilien d'Histoire de l'Art et cofondateur du groupe de recherche Veículos da Arte (UFRGS/CNPq).

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